L'océanonaute
Il y a quelques mois j’ai répondu à un appel à textes pour un petit concours organisé par la ville de Senlis dont le thème était “Bleu”. Je n’ai évidemment pas gagné (juste au cas où vous vous poseriez la question), mais j’ai trouvé l’exercice intéressant et j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire cette histoire. L’un des critères pour concourir était de composer une nouvelle en deux pages maximum. Je vous livre donc, ici, l’histoire que j’ai décidé de raconter. J’espère qu’elle vous plaira.
L’océanonaute
Charlie contemple l’étendue bleue glacier qui s’étale en face d’elle. La surface lisse reflète le ciel et les nuages comme un miroir d’argent. Elle soupire. Une moue de dépit s’inscrit sur son visage. L’océan, un rêve inaccessible pour elle. Du haut de ses dix ans, la petite Charlie, queue de cheval châtain et yeux d’ambre, sait déjà que sa vie ne sera jamais comme celle des autres. Elle est une enfant de la catastrophe sanitaire de Bierzong. A l’époque, l’usine qui a déversé dans l’océan des tonnes de déchets radioactifs a fait couler beaucoup d’encre mais aussi beaucoup de sang. Aucun enfant n’a survécu à sa propre naissance. Aucun, sauf Charlie. Pourtant, lorsqu’elle est arrivée sur terre, les médecins ont vite compris que quelque chose n’allait pas. Impossible pour elle de boire, de manger ou de prendre un bain car la petite fille est allergique à l’eau. Charlie reste claquemurée chez elle les jours de pluie, de peur de voir sa peau fondre comme un bonbon en plein soleil. Mais aujourd’hui il fait beau, alors, comme elle le fait souvent, elle descend à la plage pour observer les autres enfants qui s’extasient dans le bleu de l’océan. Les larmes montent aux yeux de la petite fille, mais c’est une cascade de sable qui s’écoule sur son visage.
- Coucou ma puce, ça va ?
La voix douce et enjouée de sa tante la tire de sa rêverie. Au moins le sable ne laisse pas de trace sur ses joues.
- Je t’ai apporté ton repas et… de quoi boire, continue sa tante sur un ton un peu hésitant.
C’est la seule solution pour que Charlie survive. L’usine Bierzong, en compensation des dommages engendrés, s’est engagée à fournir à la petite fille des pilules alimentaires et un liquide sans eau, noirâtre et infect, qu’elle déteste mais qui l’hydrate. Cette nouvelle lui arrache une grimace. Sa tante rit et le son cristallin qui s’échappe de sa gorge éblouit la petite fille qui retrouve peu à peu le sourire.
- J’ai aussi une petite surprise pour toi, un truc qui devrait te plaire, lui annonce fièrement sa tante, un air mystérieux affiché sur son front.
Charlie fronce les sourcils. Qu’est-ce que sa tante a bien pu inventer encore ? D’un énorme sac orange cuivré, Tatanna, comme elle l’appelle, sort une combinaison argentée et brillante. La petite fille écarquille les yeux, se relève si vite qu’elle en a le vertige et tente, tant bien que mal, d’articuler des mots :
- Tu… C’est… ? C’est… ?
- C’est bien ta combinaison pour aller dans l’eau Charlie. Je te l’avais promis, chantonne Tatanna.
La petite fille n’ose pourtant pas y croire. Elle touche le revêtement avec délicatesse et la matière grise scintille sous ses doigts, apportant avec elle la promesse d’une aube nouvelle.
- Vas-y, essaye-la, insiste sa tante.
- Tu es sûre qu’il n’y aura aucune fuite ? s’inquiète Charlie.
- Aucune ! Assure Tatanna. Crois-en l’ingénieure qui sommeille en moi.
Charlie enfile la combinaison avec autant d’enthousiasme que d’appréhension. Sa tante l’aide à ajuster ses bottes hermétiques puis fixe sur sa tête le gros bocal en verre qui lui sert de scaphandre. La petite fille sent les larmes affluer à ses yeux, mais elle se retient. Ne surtout pas mettre de sable dans sa nouvelle combinaison !
- Voilà ! approuve Tatanna en clipsant les fermetures du scaphandre sur le vêtement. Tu es officiellement la première enfant océanonaute !
Elle voudrait expulser la joie qu’elle contient en elle depuis qu’elle a posé les yeux sur sa combinaison mais le poids du vêtement la retient au sol.
- Tu es prête ? On y va ! On va aller la trouver…
Quelques minutes plus tard, perchée sur sa petite embarcation, Charlie découvre le monde azur et infini qui se déploie sous ses yeux. Le monde de l’océan. Elle s’apprête à plonger mais la peur la fige. Elle se retourne vers sa tante pour chercher dans ses prunelles la réassurance dont elle a besoin mais cette dernière, les yeux clos, a déjà entonné le chant mythique de l’île d’Ypnonos. Sous le ruban bleu de la mer, les contours sombres d’une baleine passent comme une ombre. Charlie sait qu’elle doit y aller, qu’elle doit la trouver. « Elle va venir, j’en suis certaine. ». Entrainée par le chant, la petite océanonaute n’hésite plus. Son corps tout entier est appelé par l’océan et bascule subrepticement dans l’eau gelée. Soudain, le silence. Et rien d’autre devant ses yeux qu’un univers monochromatique. Du bleu à perte de vue aux nuances du soleil qui perce la voûte aquatique. Charlie exulte. Des petites bulles s’échappent de sa combinaison et remontent à la surface. La petite fille n’a jamais rien vu d’aussi extraordinaire et d’aussi doux. Elle s’enfonce plus profondément dans le cœur de l’océan et c’est là, à l’endroit où le haut et le bas se confondent, qu’elle l’aperçoit. Son âme-sœur. Elle le sait, car son cœur pulse désormais d’une manière différente, comme si, pour la première fois de sa vie, il ne loupait aucun battement. La petite baleine ouvre un œil rond, s’approche et tourne autour de Charlie dans une danse extatique. L’océanonaute, subjuguée, est attirée à elle tel un aimant et, après s’être laissée porter dans sa direction, pose une main sur elle. « Ephéa ». Ça aussi elle le sait. Son amie s’appelle Ephéa. Elle caresse son corps gris et remarque une cicatrice lui barrant la nageoire. La baleine émet un chant que Charlie ressent au plus profond d’elle-même. « Alors toi aussi tu es différente des autres ». Ephéa s’éloigne, vogue sous l’eau, se fait navire insubmersible et pourtant tangue. La baleine nage de manière déséquilibrée mais cela ne la gêne en rien. Le sentiment de fierté qui inonde Charlie ne connait aucune mesure. Quelques instants plus tard, la petite fille est de retour sur le frêle esquif qui la ramène chez elle. Elle sourit à sa tante, comme jamais elle n’a souri de sa vie. Enfin, elle est comme tous les habitants d’Ypnonos. Enfin elle a trouvé son âme-sœur.
Charlie retournera voir Ephéa chaque jour de sa vie, même les jours de pluie, où elle dévalera la rue qui mène jusqu’à la plage, affublée de sa lourde combinaison d’océanonaute. Elle passera sa vie à étudier le corail, les algues, et le plancton d’Ypnonos, remarquant les changements, année après année de tout l’écosystème marin : la vie s’éteignant peu à peu, les baleines malades et les poissons aux couleurs délavées. Même l’océan se mettra à perdre les nuances qui le caractérisaient tant. Alors, le jour où l’usine Bierzong rejettera encore des déchets dans l’eau, ça en sera trop pour elle. Charlie rassemblera toutes ses preuves et son courage dans le but de faire fermer l’usine. Et elle y parviendra, après des années de combat administratif et judiciaire.
- Mais, maîtresse, si Charlie a fait fermer l’usine, qui lui a donné ensuite ses repas et sa boisson hydratante ?
La jeune femme aux yeux ambrés esquisse un sourire mélancolique. Cette question elle l’attendait, comme à chaque fois qu’elle aborde le sujet de la plus célèbre océanonaute, mais elle provoque toujours chez elle une onde de tristesse.
- La passion de Charlie c’était l’océan. Elle pensait que ses merveilles méritaient d’être préservées, coûte que coûte.
- Alors Charlie…
La petite fille aux nattes blondes laisse la question en suspens.
- Oui, Charlie s’est sacrifiée pour l’océan et Ephéa aussi, l’une ne pouvant survivre sans l’autre, reprend la maîtresse. Pour elle, c’était la seule chose à faire.
- Madame Charlotte, comment vous savez tout ça ? Demande un autre enfant.
Un sourire nostalgique s’étire sur les lèvres de la jeune femme.
De retour chez elle, Charlotte balance son manteau et ses chaussures au sol puis s’écroule sur le canapé. Ça la vide toujours de son énergie de parler de Charlie. Son regard se perd sur la photo posée sur le buffet du salon. L’image de sa grand-mère en costume d’océanonaute aux côtés d’Ephéa la fait frissonner. Elle se lève et s’en saisit, l’observe de longues minutes. Et là, au creux de ses paumes, Charlotte sent les pulsations du sentiment de justice qui animait sa grand-mère. Elle tourne la tête vers sa fenêtre et derrière ses rideaux elle devine l’océan ondoyant sous le soleil d’Ypnonos, aussi beau et aussi bleu qu’autrefois.
On mange quoi ce mois-ci?
Et si pour une fois on cédait à un délice sucre? Rien de tel (et de plus facile à faire que des pancakes), voici la recette :
250 g de farine de blé
40 cl de lait végétal (ici soja)
50 ml d’huile végétale neutre (tournesol par exemple)
50 g de sucre
1 c. à café de bicarbonate alimentaire (fonctionne aussi avec de la levure chimique)
1 c. à café de jus de citron ou vinaigre de cidre
1 pincée de fleur de sel
Mélanger les ingrédients secs dans un saladier : farine, sucre, bicarbonate, pincée de sel puis ajouter le lait végétal en remuant au fur et à mesure. Ajouter l’huile puis le jus de citron.
Faire chauffer une poêle légèrement huilée et verser une petite louche sur la poêle. Une fois que de nombreuses bulles apparaissent à la surface du pancake, le retourner à l’aide d’une spatule. Procéder ainsi jusqu’à épuisement de la pâte à pancake.
A déguster avec du sirop d’érable, des pépites de chocolat, des fruits ou de la confiture.
Bon appétit!




